Constance Queniaux, modèle de L’origine du monde ?

dans Art et littérature

Le 10 juin 2019 célébrait le bicentenaire de la naissance de Gustave Courbet. L’évènement m’a rappelé un ouvrage qui trainait dans ma pile à lire depuis un bon moment : L’origine du monde, Vie du modèle, par Claude Schopp.

La question était inévitable quand on parlait de L’origine du monde de Gustave Courbet. Qui était le modèle de ce tableau emblématique de l’histoire de l’art ?

Gustave Courbet (1819-1877), L’origine du monde, 1866, Huile sur toile, H. 46 ; L. 55 cm, Paris, musée d’Orsay

Certains spécialistes évoquaient Joanna Hifferman, maitresse de Courbet durant l’été 1886 et modèle avéré d’autres œuvres comme Jo la belle irlandaise, le Sommeil ou la Femme au perroquet. Malgré l’absence de preuve concrète, cette hypothèse était alimentée par de nombreux ouvrages depuis les années 1970.

En février 2013, un tableau est présenté au public comme le fragment manquant de L’origine du monde, représentant enfin le visage du modèle. Si le propriétaire du tableau est persuadé de sa découverte, le musée d’Orsay et ses spécialistes sont formels : L’origine du monde n’a jamais eu de visage. Il suffit de jeter un œil aux témoignages du XIXe siècle pour le confirmer. Un des plus célèbres est celui de Maxime du Camp :

« Dans le cabinet de toilette du personnage étranger, on voyait un petit tableau caché sous un voile vert. Lorsque l’on écartait le voile, on demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais, par un inconcevable oubli, l’artisan qui avait copié son modèle d’après nature, avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête. »

Ainsi L’origine du monde restait anonyme, jusqu’à ce que Claude Schopp, biographe d’Alexandre Dumas, découvre son nom par hasard, en travaillant sur la correspondance entre Alexandre Dumas fils et George Sand.

« On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l’interview de Mlle Queniault de l’Opéra, pour le Turc qui s’y hébergeait de tems en tems, le tout de grandeur naturelle […] »

Cette simple phrase de l’auteur de la Dame aux Camélias attire l’attention du biographe. Que signifiait-elle ? N’était-elle pas anachronique, avec l’utilisation du mot anglais « interview » qui n’arrive en France qu’à la fin du XIXe siècle avec Jules Huret ? Ne fallait-il pas lire plutôt « intérieur » ? Le doute est là, et Claude Schopp se rend ainsi à la Bibliothèque nationale pour voir le manuscrit original, qui semble confirmer son hypothèse : le mot est bien « intérieur » et désigne « Mlle Queniault de l’Opéra » en tant que modèle de l’Origine du monde, tableau commandité par Khalil-Bey, sulfureux diplomate turc et collectionneurs de tableaux.

Constance Queniaux, BnF

Dans l’essai L’origine du monde, Vie du modèle publié en octobre 2018 aux éditions Phébus, Claude Schopp revient donc sur sa découverte, en apportant des sources supplémentaires. Au fil des chapitres, il lève le voile sur la vie de Constance Quéniaux, danseuse à l’Opéra, puis courtisane, maîtresse de Khalil-Bey, avant de devenir une philanthrope passionnée.

La jeune femme, photographiée par Nadar et Disdéri semble être un brillant exemple de la réussite sociale au XIXe siècle. D’origine modeste, et n’obtenant que des seconds rôles, l’Opéra lui permet surtout d’entrer dans le demi-monde et de s’enrichir par les hommes. C’est dans ces relations demi-mondaines qu’elle rencontre Khalil-Bey et devient une de ses maitresses. La presse d’époque raconte même qu’elle était son porte-bonheur aux jeux de cartes. À la fin de sa vie, Constance Quéniaux met sa richesse au service des malheureux et des orphelins. Son inventaire après décès suggère un train de vie aristocratique, dans sa villa à Cabourg. Une vie en trois actes, donc.

Constance Queniaux, BnF

 

Cependant, je suis restée sur ma faim. L’auteur ne donne aucune information concrète et donc aucune preuve sur les relations de Constance Quéniaux avec Khalil-Bey et avec Courbet. Pas de dates, pas de faits, pas d’anecdotes. Il fonde seulement des hypothèses. Était-elle vraiment la maitresse du Turc au moment de la réalisation de L’origine du monde ? En l’absence de témoignage, il ne peut rien nous apprendre non plus sur les séances de poses. Constance Quéniaux a-t-elle vraiment rencontré Gustave Courbet ? Que pensait-elle de ce tableau ? Quelle frustration !

De plus, le style de Schopp n’est pas toujours très agréable à lire selon moi. J’ai préféré la postface de Sylvie Aubenas, plus claire et factuelle. Elle adhère totalement à la thèse de Claude Schopp. « Connaître la vérité rend aisément clairvoyant : il parait désormais naturel d’admettre que le commanditaire d’une telle œuvre ait souhaité y voir représenter une femme qui lui soit chère, du moins intimement connue […] » dit-elle. Admettons donc que la vérité repose sur des hypothèses…

Enfin, est-il absolument nécessaire d’identifier le modèle de L’origine du monde, tableau universel féminin par excellence ? Nous pouvons respecter le choix de Courbet de ne pas représenter le visage de la femme qui a posé pour lui, Constance Queniaux ou une autre. Mettre un nom et un visage sur cette œuvre lui ôterait sa part d’intemporalité et d’universalité. Tel un talisman, L’origine du monde se suffit à elle-même, assez puissante pour déchainer encore les passions en 2019.

Titulaire d’un master en histoire de l’art contemporain à l'Université d'Aix-Marseille, je me spécialise dans la période XIXe - XXe siècle et dans les arts en Méditerranée.

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