Les voyages imaginaires de Picasso à la Vieille Charité

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“Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où je suis passé et si on les reliait par un trait cela figurerait peut-être un Minotaure.” C’est par cette citation que débute l’exposition Picasso, présentée à la Vieille Charité jusqu’au 24 juin 2018. Pourtant, Picasso n’aimait pas voyager. Sa conception du voyage est intérieure, ou “imaginaire”, comme le souligne le titre de l’exposition.

Cet imaginaire, nourri des civilisations africaines, orientales ou asiatiques se base en grande partie sur les cartes postales, collectionnées par centaines par l’artiste, étudiées et exposées pour la première fois ici. Sa collection s’élève à plus de 700 cartes postales, reçues de ses amis et admirateurs, ou achetées par lui-même au cours de ses quelques voyages à travers l’Espagne, la France, l’Italie ou la Hollande. Parmi ce conséquent corpus, on retrouve des paysages, des vues aériennes, des architectures, ou encore des portraits de femmes en costume traditionnel. Venues de tous les horizons, ces cartes nourrissent son imaginaire et surtout, son esthétique, car on en retrouve des échos dans son œuvre. Ce dialogue entre cet objet d’étude atypique et les œuvres est mis en lumière grâce à une scénographie élégante, qui laisse également apparaitre le verso des cartes, dévoilant ainsi des extraits de correspondances intimes. Au détour de paysages lointains, on peut donc croiser les mots de Paul Éluard, Salvador Dali, Jean Cocteau, ou les marchands d’art Kahnweiler ou Paul et Léonce Rosenberg.

L’exposition présente ces voyages imaginaires à travers six chapitres chronologiques : Bohème bleue, Afrique fantôme, Amour antique, Soleil noir et Orient rêvé.

Le parcours débute donc avec le premier voyage à Paris de Picasso, lors de l’Exposition Universelle où il représente l’Espagne, son pays natal. Il visite le Louvre, le musée du Luxembourg, et de nombreuses galeries d’art, où il est confronté aux oeuvres de  Van Gogh, Cézanne ou Gauguin. Cette période de bohème parisienne est cependant marquée par le deuil et la mélancolie. Ses figures de saltimbanques et de Arlequins se parent de bleu, symbole de tristesse. À la rencontre de Fernande Olivier en 1904, des couleurs chaudes remplacent les tons bleutés de sa période précédente.

Pablo Picasso Buste 1907-Dallas Museum of Art, Foundation for the Arts Collection © Succession Picasso 2018

Picasso découvre l’art africain au hasard d’une visite au musée d’Ethnographie du Trocadéro. C’est un choc sans précédent pour l’artiste : “J’ai compris que c’était important : il m’arrivait quelque chose non ? J’ai compris pourquoi j’étais peintre. Tout seul dans ce musée affreux, avec des masques, des poupées peaux-rouges, des mannequins poussiéreux.” Cette révélation esthétique aboutit à la réalisation des Demoiselles d’Avignon en 1907, considérée comme le point de départ du cubisme et de la modernité du XXe siècle. Hanté par cette fascination pour ces arts extra-occidentaux, il achète un ensemble de cartes postales ethnographiques, et se rend à Marseille en août 1912, en compagnie de Georges Braque, pour acheter des objets d’art africain. La ville était au début du XXe siècle en plein essor économique, basé sur le commerce colonial. C’est ainsi qu’il fait l’acquisition du célèbre masque Grebo à Daniel-Henry Kahnweiler, grand marchand des artistes cubistes. L’exposition propose un dialogue intéressant entre les oeuvres de l’artiste  espagnol et les collections du musée d’Arts Africains, Océaniens, Amérindiens de Marseille.

Après la Première Guerre Mondiale, Picasso se marie à Olga Khokhlova, danseuse étoile rencontrée à Rome lors de son voyage pour les Ballets russes. Marqué par son séjour italien, son style fait alors une synthèse étonnante de cubisme et de naturalisme, qui annonce le “retour à l’ordre” de la peinture européenne de l’entre-deux-guerres. Il se met à peindre des femmes immenses en drapés gréco-romains, réminiscences antiques de son voyage italien. La Course, représentant deux femmes courant sur la plage, est emblématique de cette période.

La section Soleil noir est nommée ainsi en référence à un poème adressé à Dora Maar : “Il faisait tellement noir à midi qu’on voyait les étoiles”.  Alors que ses relations avec Olga se dégradent, il trouve le réconfort auprès de sa maitresse Marie-Thérèse. Cette dernière remplace peu à peu son épouse dans son oeuvre, jusqu’à sa rencontre avec l’artiste surréaliste Henriette Théodora Markovitch, alias Dora Maar. Il voit en elle un véritable alger-égo, avec qui il va vivre une relation passionnelle, mais destructrice. Dans un contexte de guerre civile espagnole, la période est bien sombre pour l’artiste. La figure du Minotaure s’immisce de plus en plus dans l’oeuvre de l’artiste, figure sacrée, sauvage et archaïque dans laquelle il semble s’identifier et qui évoque la tauromachie, chère à ses origines espagnoles.

Pablo Picasso, Nature morte aux deux poulpes et aux deux seiches, 1946, peinture oléorésineuse et fusain sur toile réutilisée © Succession Picasso 2018

 

Pablo Picasso, Les Baigneurs, 1956, groupe original de six figures en bois aux dimensions variables, Paris, Musée Picasso

Mais le soleil perce à nouveau à travers les nuages. Sa rencontre avec Françoise Gilot en 1943 sonne comme une renaissance, plus sereine. Renouant avec les thèmes mythologiques de la Grèce antique, ses oeuvres sont désormais peuplées de natures mortes, de seiches, de poulpes et d’oursins, tout en évoquant les céramiques à figures noires. L’ensemble sculpté Les Baigneurs, visible dans la chapelle de la Vieille Charité forme une fontaine aux airs de théâtre méditerranéen en plein air qui ne manque pas de rappeler l’art de Cyclades (2500 av. J.-C.).

La dernière étape de ce voyage spirituel se fait en Orient. En 1954, le décès d’Henri Matisse plonge Picasso dans un profond désarroi. Oubliant son aversion pour l’exostime, il suit les pas de son ami niçois, alors qu’éclatent les premiers affrontements de la guerre d’Algérie. Il entreprend une série de toiles inspirées des Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix. Dernière réminiscence de ses origines andalouses, sur les pas des peintres orientalistes du XIXe siècle, l’Orient de Picasso est composé d’arabesques et de couleurs bariolées qui évoquent les azuléjos de l’Alhambra. “En mourant, Matisse m’a légué ses odalisques, et voilà mon idée de l’Orient, bien que je n’y sois jamais allé.” 

Pablo Picasso, Étude pour “Les Femmes d’Alger”, d’après Delacroix, 1954 © Succession Picasso
Pablo Picasso, Femme nue au bonnet turc (détail), 1955, Paris, musée national Picasso – Paris

Première partie de cet évènement Picasso-Méditerranée à Marseille, l’exposition de la Vieille Charité propose un magnifique parcours à travers l’oeuvre et les inspirations de Picasso, grâce à une centaine de peintures, sculptures, études, collages, cartes postales et objets d’art. La deuxième partie, consacrée à son travail pour les Ballets russes, est à voir au Mucem et fera l’objet d’un prochain article.

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2 Comments

  1. Soyons honnête : je déteste Picasso. Je reconnais son grand apport incontestable dans l’histoire de l’art, mais je l’ai tellement étudié, vu et re-vu (l’année du bac, on est tombé sur Picasso, avec mes parents on s’est fait TOUS les musées qui lui étaient consacrés à l’époque, notamment dans le Sud…), je sature un rien. Mais bon. C’est quand même une expo d’envergure. Je trouve intéressante cette collection de cartes postales, rien que pour ça, ça mérite le détour je pense, j’aime bien voir les processus de création, c’est toujours révélateur… Merci pour ton article ! ^^ Belle journée

    • Je ne suis pas sa plus grande fan non plus, et tu as peut-être vu sur Twitter que j’étais la première à grogner : “ENCORE des expos Picasso ?!”, mais j’ai été agréablement surprise par cet angle du voyage imaginaire. Comme quoi, il faut parfois dépasser ses a priori !

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