L’origine du Monde: Épopée d’un tableau poilu…

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Gustave Courbet, c’était le chef de file du mouvement appelé Réalisme, qui naît en France vers la fin des années 1840 et qui s’oppose aux conventions un peu chiantes de l’art académique du XIXème siècle.  Ainsi, le réalisme, et tout particulièrement Courbet (ce grand génie rebelle…), ont été à l’origine de pas mal de scandales à l’époque, dont je vous parlerais peut-être un jour, si ça vous intéresse. (Faites moi signe.)
Aujourd’hui c’est L’origine du monde qui est à l’honneur, vous savez ce « magnifique » tableau qui nous expose, comme ça sans gêne, l’anatomie féminine dans sa plus grande laideur. Oui messieurs dames, profitez c’est cadeau!

Ce tableau a été commandé à Courbet par un certain Khalil-Bey, un ancien ambassadeur turc un peu coquin, puisqu’il collectionnait dans son humble demeure parisienne des œuvres érotiques, dont Le Bain turc, d’Ingres, et Le Sommeil, un autre tableau de Courbet, que voici.

L’origine du monde a de spécial le fait qu’il a  longtemps été cachée. Il est d’autant plus mystérieux qu’on ignore l’identité du modèle (on a plusieurs hypothèses). En fait, jusqu’à il n’y a pas si longtemps, c’était un tableau dont on parle, mais qu’on ne voit pas. C’était un peu un mythe, un mythe très provocateur, digne de mon bien aimé Courbet.  J’vous explique.

Khalil-Bey, qu’on dit atteint de la syphilis, commande à Courbet ce tableau de la source à la fois du plaisir mais aussi de la maladie. C’est trop charmant… Il l’accroche dans sa salle de bain, derrière un rideau vert, à l’abri des regards indiscrets. Super la déco. L’existence du tableau était tenue secrète, pour éviter le scandale qui aurait évidemment éclaté s’il était révélé aux yeux de tous. N’oublions pas qu’à l’époque, pour être reconnu, un artiste devait être exposé au Salon, et les œuvres qui n’y figurent pas sont donc sans grand intérêt pour les bourgeois du XIXème. L’origine du monde n’est jamais passée par le Salon, puisque c’est une commande privée, mais on s’en doute, vu le sujet et surtout l’angle de vue (une première dans l’histoire de l’art!) elle aurait été refusée. L’Olympia de Manet avait été refusée à peine un an auparavant, alors imaginez…

Cependant, ce n’est pas pour autant qu’elle était totalement inconnue. Certaines personnes, dans l’entourage de Khalil-Bey, ou ceux qui adhéraient à la cause du Réalisme, avaient le privilège d’admirer cette toile. Je pense que ça devait un peu ressembler à une secte quand même, ou un truc dans le genre du Cercle des Poètes disparus, sauf qu’ici on se réunit pour observer un tableau d’une femme à la pilosité douteuse. Chacun son truc.
Sans rire, on a quelque témoignages d’époque, comme celui-ci: « Dans le cabinet de toilette du personnage étranger, on voyait un petit tableau caché sous un voile vert. Lorsque l’on écartait le voile, on demeurait stupéfait d’apercevoir une femme de grandeur naturelle, vue de face, émue et convulsée, remarquablement peinte, reproduite con amore, ainsi que disent les Italiens, et donnant le dernier mot du réalisme. Mais, par un inconcevable oubli, l’artisan qui avait copié son modèle d’après nature, avait négligé de représenter les pieds, les jambes, les cuisses, le ventre, les hanches, la poitrine, les mains, les bras, les épaules, le cou et la tête. »
Un oubli, OUI BIEN SUR.

Bref, le problème, c’est que Khalil-Bey était un peu trop accro aux jeux, ce qui provoque sa ruine et la vente de sa collection en 1868. Ce qui advient ensuite de la toile est un peu flou. Elle aurait été vue en 1889 chez un marchand d’art, L’origine du monde était alors dissimulée dans un cadre par un autre tableau de Courbet, Le château de Blonay. A moins de démonter le cadre, c’était ni vu ni connu.

Puis plus rien jusqu’en 1913 où un baron hongrois, François de Hatvany, l’achète, séparé de l’autre tableau et l’emporte à Budapest. Tout va bien jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale où son château est pillé, et le tableau volé. Le baron fuit et s’installe à Paris, où quelques années plus tard, on lui restitue la toile. Peut-être que les soviétiques n’étaient pas sensibles à l’art de Courbet. Ou à l’érotisme. Ou alors ils étaient trop choqués. Je sais pas. En tout cas, ça commence à faire un joli voyage pour ce petit minou. Et il n’est pas terminé. 

En effet, Hatvany revend le tableau au psychanalyste Jacques Lacan, et sa femme l’actrice Sylvia Bataille. Ils l’accrochent dans leur maison de campagne, mais il paraîtrait que Sylvia avait peur de choquer sa femme de ménage (…enfin quelqu’un qui se préoccupe du bien-être de ses employés) et elle demande donc à André Masson, son beau-frère, de peindre une oeuvre destinée à cacher l’Origine du monde. Il va en peindre une version surréaliste, appelé Terre érotique, et le paysage reprend les courbes du tableau original comme vous pouvez le constater ci-dessous….

Cette fois encore, on donne au tableau une aura mystique, car il n’était montré qu’à une poignée de personnes, choisies avec le plus grand soin. On actionnait un mécanisme et alors, TADAAAA ! Le premier tableau laissait place à L’origine du monde, dans toute sa splendeur. C’est beau. On est alors  vers les années 1970, et des reproductions et des publications commencent à apparaître, suscitant la curiosité… L’oeuvre originale n’était toujours pas montrée au grand jour, jalousement gardée chez les Lacan-Bataille.  Elle le sera pour la première fois en 1988, à la mort de Lacan, où Sylvia va prêter le tableau pour une exposition sur Courbet à New York. Elle meurt à son tour en 1993, et en 1995, le tableau entre ENFIN dans les collections du musée d’Orsay, à la vue de tous!

Ce fameux tableau a donc eu un destin assez particulier, il a vu du pays comme on dit et il semblerait qu’il aimait bien jouer à cache cache. Il est aujourd’hui très célèbre, et a une grande influence, dans l’art, la littérature etc… Par exemple, l’artiste féministe Orlan réalise une oeuvre semblable, nommée L’origine de la guerre. Je vous laisse juger par vous-même…

Cet article commence à contenir beaucoup trop de parties génitales. 

Pour finir, cet article appartient aussi à la catégorie Presse à scandales alors je me dois QUAND MÊME de vous faire part des scandales qu’il a suscité!  Étrangement, ce n’est pas le public,certes restreint, du XIXème siècle qui a été scandalisé par cette oeuvre. Au contraire, ils semblaient presque lui vouer un culte, comme je vous l’ai expliqué plus haut. Non non, le scandale est beaucoup plus contemporain.
Avant son entrée au musée d’Orsay, il connait en 1994 son premier vrai scandale, puisqu’il est choisi pour être sur la couverture du roman Adorations perpétuelles, de Jacques Henric. Cela ne va pas plaire à la police (MAIS DE QUOI TU TE MÊLES LA POLICE?!) qui va visiter les librairies pour le retirer des vitrines. Certaines vont résister, d’autres vont obéir, voire même retirer le livre sans l’intervention de la police.
L’année d’après, il entre au musée d’Orsay en juin 1995, et cette entrée a été un très très grand événement. J’avais à peine une dizaine de jours à ce moment là donc je ne l’ai pas vécu, mais putain j’aurais bien aimé! J’aurais ainsi pu écrire cet article en toute connaissance de causes. Mais non. Vous m’en voyez désolée.
Mais ce qui m’a personnellement le plus outrée, c’est un scandale tout récent et qui concerne Facebook. Plusieurs comptes ont été bannis pour avoir posté des photos de l’oeuvre. Et pour moi, c’est ça le vrai scandale! Des plaintes ont été déposées contre Facebook, et c’est bien fait.

Ainsi, qu’on l’aime ou qu’on la déteste, L’Origine du monde a fait et continue toujours à faire parler d’elle. C’était clairement l’intention de Courbet, qui signait avec ce tableau comme un gros doigt d’honneur aux conventions académiques et au Salon…. Pour certain, elle est un peu à l’origine de la pornographie assumée (pas comme la Vénus d’Urbin…), ce qui n’est sans doute pas faux si on connait un peu Courbet. Pour d’autres, au contraire, elle célèbre la Femme et son corps, surtout si on s’attache au titre: ce n’est pas de la pornographie, c’est l’origine du monde, de la vie…. Je sais que c’est un tableau qui ne laisse personne indifférent, alors, dis moi, tu en penses quoi toi ?

Titulaire d’un master en histoire de l’art contemporain à l'Université d'Aix-Marseille, je me spécialise dans la période XIXe - XXe siècle et dans les arts en Méditerranée.

0 Comments

  1. Génial ton article, encore une fois !
    Pour ma part, je connais assez bien ce tableau. L’année dernière, des amis de mes parents (pour faire court, mais je les connais pas ces gens et je les aime pas trop trop si tu veux tout savoir), qui font partie d’une association d’artistes, ont fait une exposition chez moi, qui s’intitulait « Belles nudités ». Déjà avec ma soeur on avait un peu peur que notre maison soit transformée en décor pour cours d’éducation sexuelle/photos de gens qu’on connaît à poil, mais ça a été pire que ça : dans notre garage, les tableaux étaient tellement choquants que le rideau en fer était tiré aux trois quarts avec un panneau « ATTENTION INTERDIT AUX MINEURS ET AUX PERSONNES SENSIBLES ». Curieuse comme je suis, je suis quand même allée faire un tour quand tout le monde était partie, et j’ai pas été déçue. Bref. Au milieu de toutes les « oeuvres » exposées dans mes escaliers, ma cuisine, mon salon, la SALLE DE BAIN (oui oui wtf) et heureusement pas ma chambre, j’ai pu compter une douzaine de dérivées de L’origine du monde, des en négatif, des minimalistes (genre juste un triangle, celle-là était cool), des rasées, des versions photos (vision d’horreur, faut pas prendre son petit déjeuner en face :s)…
    Tout ça pour dire que j’ai déjà vu ce tableau des milliards de fois mais qu’on m’avait jamais expliqué d’où il venait, et que je suis ravie de lire cet article super complet et marrant comme toujours 🙂
    Bravo, et bon courage pour la suite !

  2. “Comme d’habitude en histoire de l’art, tout va bien, jusqu’au jour où un mec décide de rompre avec la tradition pour proposer un art complètement nouveau, et là, c’est le drame”
    Euh, non ?

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