La modernité marseillaise de David Dellepiane

/

Souvent connu comme « le peintre des santons », David Dellepiane est l’auteur d’une oeuvre bien plus riche et moderne qu’on pourrait le croire. D’origine génoise, les Dellepiane s’installent à Marseille en 1875, alors qu’il a 9 ans. La cité phocéenne, avec son majestueux port et ses paysages marins, exercent sur lui une forte fascination qui le poursuivra toute sa vie. Sa famille, composée d’artisans d’art et de musiciens, lui offre un contexte d’émulation artistique qui favorise sa vocation de peintre. Il fréquente l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille ainsi que plusieurs ateliers. Comme le montrent ses oeuvres de jeunesse, l’enseignement qu’il reçoit reste très classique, marqué par le paysage provençal et les marines.

En 1890, il quitte Marseille pour s’installer dans la capitale durant quelques mois. Ce séjour le bouleverse : il  y découvre les avants-garde, le japonisme, l’Art Nouveau, et Alfons Mucha. Il fréquente l’atelier de Jules Cheret, pionnier dans l’art de l’affiche. Dellepiane intègre toutes ces influences et les ramène à Marseille, où son art prend un nouveau tournant, plus tourné vers le décoratif.

 

 

Il adopte une manière de peindre proche du pointillisme, bien que la touche soit plus serrée et les couleurs plus pastels que celles utilisées habituellement par les peintres de ce mouvement. L’influence de l’Art Nouveau, et des artistes comme Alfons Mucha ou Eugène Grasset est indéniable. Les femmes qu’il représente sont vêtues de longues robes légères, qu’elles font virevolter dans des poses parfois superficielles. Intemporelles, elles évoluent dans une nature idéalisée. L’harmonie des couleurs et les ondoiements de la touche contribuent à créer une atmosphère vaporeuse, d’un symbolisme discret. On constate que l’artiste s’inspire beaucoup de ce qu’il voit chez les autres peintres, sans jamais imiter strictement : son pointillisme ne met pas en application les théories sur le divisionnisme des couleurs. Sa peinture évolue sans cesse, dans une recherche permanente et un éclectisme assumé. Même constat dans ces travaux d’affichistes et illustrateurs, où il crée des compositions audacieuses.

Très attaché à sa ville d’adoption, il livre également des vues du port et des scènes de la vie marseillaise, véritables cartes postales de la Belle Époque. Des élégantes à Notre-Dame de la Garde à la bouillabaisse de chez Roubion ou de chez Brégaillon, du marché aux poissons sur le Vieux-port à la promenade au Fort Saint-Jean, Dellepiane illustre avec un regard tendre l’animation qui règne dans la cité, au début du XXe siècle. Des fantômes du passé hantent même quelques toiles, comme le pont transbordeur, immense architecture de fer qui surplombait le port, bombardée lors de la Seconde Guerre Mondiale.  Rares sont les peintres qui l’ont représenté, sous prétexte qu’il gâchait le paysage… Le funiculaire qui menait à Notre Dame de la Garde, a lui aussi disparu aujourd’hui. Marseille, ville cosmopolite, vivante, habite toute entière l’oeuvre de Dellepiane.

Chez Brégaillon, Musée d’histoire de Marseille

En 1899, Marseille fête ses 2500 ans. L’arrivée des Phocéens dans la ville est célébrée avec faste. À cette occasion, David Dellepiane est choisi pour exécuter l’affiche de l’évènement. Il représente le mythe fondateur de Marseille, à savoir la légende de Gyptis et Protis. Vêtue d’une robe fluide, richement ornée et d’une coiffe évoquant celle de la Dame d’Elche, la princesse offre à Protis, marin Phocéen, une coupe emplie d’eau, symbole de leur mariage. Cette affiche rend l’artiste immédiatement célèbre, il est nommé affichiste de la ville de Marseille. C’est dans cet art qu’il est certainement le plus moderne. Se détachant de la manière de Cheret, il développe un sens très aigu du cadrage et de la composition. Il multiplie les affiches publicitaires et événementielles, dont la plus célèbre reste celle de l’Exposition coloniale de 1906.

L’exposition David Dellepiane, présentée au musée Regards de Provence jusqu’au 23 avril 2017, nous laisse donc découvrir un artiste à l’oeuvre protéiforme, difficilement saisissable du premier regard. Ses multiples facettes livre un témoignage important de l’histoire de Marseille au passage du XXe siècle, tout en montrant une recherche picturale continue, dans un contexte artistique plein de bouleversements. Près d’une centaine de toiles, aquarelles, projets et affiches de l’artiste sont donc à voir.

Titulaire d’un master en histoire de l’art contemporain à l'Université d'Aix-Marseille, je me spécialise dans la période XIXe - XXe siècle et dans les arts en Méditerranée.

1 Comment

  1. C’est superbe! J’adore particulièrement ce qui est teinté d’art nouveau… tellement beau et délicat! Merci Lisa, je serai sur Marseille fin février, il faut absolument que j’aille voir tout ça! <3

Laisser un commentaire

Article précédent

Augustin Lesage, le peintre spirite

Article suivant

De la station sanitaire maritime au musée Regards de Provence

Les derniers articles de la catégorie Expositions